Interviews/Sora/Masami Kurumada

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  • Interview et biographie de Masami Kurumada publiée dans l'art book "Sora" en 2003.


  • Traduction jp->fr par Archange.


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Traduction

Le maître Kurumada est né le 6 décembre 1953 à Tokyo. Dans sa jeunesse, il jouait dans les parcs et dans les allées avec ses amis, et lisait des livres empruntés chez la boutique de location... et était donc un petit garçon normal de cette époque. Et ce que ce petit garçon comme tous les autres aimait particulièrement était les mangas.


« Dans ma jeunesse, j'aimais surtout "Iga no Kagemaru" du maître Mitsuteru Yokoyama, ainsi que "Tetsujin 28". Mais n'est-ce pas après tout ce que tous les enfants de cette époque aimaient ? Puis en grandissant je me suis mis à lire le Shōnen Jump, qui n'était alors pas encore un hebdomadaire mais un mensuel. »


On peut dire que cette rencontre avec le Shōnen Jump a changé son destin. Parmi les mangas publiés dans le magazine se trouvaient les oeuvres d'un certain mangaka qui a laissé une profond influence sur Masami Kurumada. Le nom de ce mangaka est Hiroshi Motomiya.


Otoko Ippiki Gaki daishō de Hiroshi Motomiya
« Les oeuvres du maître Motomiya ont eu un profond impact sur moi. Ces pages couleurs en début de chapitre et les double pages pour représenter une seule scène m'ont impressionné. Je me suis dit "C'est ça, un manga !". C'était très différent des mangas que j'avais lu jusqu'alors, avec des dessins arrondis et enfantins. Toucher de près les gekiga fut un véritable choc. Je pense que si je n'avais pas eu l'occasion de lire "Otoko ippiki gaki daishō", si je n'avais pas rencontré Mankichi Togawa, si je n'avais pas reçu ce choc... je ne serais peut-être pas devenu mangaka. »


Le manga "Otoko ippiki gaki daishō" a débuté sa publication en 1968 dans le Shōnen Jump, et est un grand hit du maître Motomiya. Le personnage principal de ce manga exaltant, Mankichi Togawa, vit par ses poings tout en refusant de suivre les règles établies, et finit par rallier les uns après les autres les chefs de bande à travers tout le Japon. Le jeune Masami Kurumada, qui entrait alors au lycée, n'aurait jamais imaginé que sa rencontre avec ce manga changerait sa vie. Puis lors de sa dernière année de lycée, Masami Kurumada songea à la voie qu'il allait suivre.


« Comme il s'agissait d'un lycée généraliste, la plupart des étudiants songeaient à continuer leur éducation à l'université. en les voyant, j'ai senti que je n'avais pas envie de continuer à étudier. Tous les gens de ma classe étaient là à étudier, stressés, puis allaient probablement subir des tests d'entrées à l'université, intégreraient par exemple Waseda ou d'autres universités, trouveraient ensuite un travail quelque part dans une entreprise, se marieraient, discuteraient avec leurs collègues, achèteraient une maison à plusieurs millions de yens, puis passeraient leurs vies à rembourser leurs emprunts... Je me suis demandé si je voulais vraiment d'une vie comme ça. Mais lorsque je me suis ensuite demandé quelle était la chose dans laquelle j'excellais par rapport aux autres, je n'ai rien trouvé (rires). Cependant, j'aimais les mangas. Et c'est là que je me suis subitement dit que j'aimerais devenir mangaka. Jusque là, je n'avais jamais songé à m'engager sur cette voie. En y repensant, c'est la force de ces images et l'excellence de cette construction qui m'ont fait pénétrer dans ce monde. »


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Dans "Otoko ippiki gaki daishō", Mankichi Togawa avait mené une lutte sans précédents contre l'autorité établie. Peut-être que le jeune Masami Kurumada voyait son reflet dans ce personnage ? Et il envoya alors des mangas au Shōnen Jump, où le maître Hiroshi Motomiya était publié.


« C'est lors de l'été de ma dernière année de lycée que je leur ai envoyé ma première participation, qui n'était dessinée qu'avec un simple stylo. Le contenu était une histoire de chef de bande. Probablement parce que "Otoko ippiki gaki daishō" m'avait laissé une forte impression. Le responsable d'édition qui a passé ça en revue m'a dit qu'il y avait besoin d'un assistant sur un manga dont il s'occupait, "Samurai Giant", et j'ai alors pris cette position afin de m'entraîner au métier de mangaka. Ce qui m'a alors le plus surpris furent peut-être les screen tones. Jusque là, je pensais que les lignes de fond dans les mangas, comme les faisceaux d'obliques, étaient dessinées une par une à la main. En voyant l'envers du décor du côté des créateurs, j'ai appris qu'il y avait des screen tones de prêt à appliquer. Et je me suis alors dit que dans ce cas-là, je devrais pouvoir réussir à faire du manga (rires). Jusque là je n'avais en fait aucune connaissance quant à la façon normale de produire un manga, et j'avais donc dessiné mes mangas en ignorant tout ceci. Je faisais aussi des petits boulots en parallèle de mon travail d'assistant, et j'utilisais le temps qu'il me restait pour travailler sur mes propres mangas et les présenter continuellement au Shūkan Shōnen Jump. Et c'est après à peu près deux ans en tant qu'assistant que j'ai pu faire mes débuts avec "Sukeban Arashi". C'est à partir de là que je suis devenu un auteur de manga à part entière, et on peut dire que j'ai passé avant ça un bon moment à rester dans l'obscurité en attendant de pouvoir saisir ma chance (rires). Ensuite, c'est sans nul doute à partir de la publication de "Ring ni Kakero" que j'ai été propulsé sur orbite en tant que mangaka. »


Sukeban Arashi

Le maître Kurumada dit les choses suivantes en jetant un regard rétrospectif sur son grand hit "Ring ni Kakero".


« Comme c'était avant que mon style ne se soit affirmé, on remarque très bien relisant les premiers volumes de Ring ni Kakero que j'étais un peu perdu, et ceci se ressent même du point de vue technique du manga. En entrant dans le monde des pros, on connait les hauts et les bas de popularité, on reçoit des avis des responsables d'édition, et on entend toutes sortes de suggestions à droite à gauche. A l'inverse, lorsque je me sens particulièrement emporté par mon inspiration en dessinant, je ne prête pas attention à ce qui m'entoure. Un peu, "je me tiens à l'écart de tout et ce sera parfait !".


Mes doutes et mes hésitations transparaissent dans les débuts de Ring ni Kakero. Je pense que c'est quelque chose que les lecteurs ont eux aussi très bien ressenti. Au début, ce manga n'était pas très populaire. Mais lorsque l'idée du Boomerang Hook m'est venue, tous mes doutes se sont dissipés. Les réactions des lecteurs furent également incroyables : "Ah ! Cette seule idée a tout changé !" ».


Boomerang Hook dans Ring ni Kakero

Ainsi que le dit le maître Kurumada, le coup final du héros « ne pouvait être qu'une technique d'attaque spéciale ». Et cette idée de technique spéciale a ensuite tracé la ligne que suivraient les futurs mangas de Masami Kurumada. Et de plus, toujours pendant la publication de "Ring ni Kakero", Masami Kurumada a découvert l'importance du choix des nemu, dieux régnant sur les mangas.


« A l'époque... comme toux ceux qui songent à devenir peut-être un jour mangaka, on se dit inévitablement qu'il y a déjà plein de gars qui dessinent mieux que toi. Je savais qu'il y avait des tas de gens plus doués, aussi innombrables que les étoiles. Mais vous savez... les mangas sont avant tout des nemu ! »


"nemu" est un terme spécifique du monde des mangas, qui désigne la manière dont celui-ci est agencé. La façon de procéder diffère en fonction du mangaka, mais en général, avant de réaliser le draft du chapitre, le mangaka dessine au crayon sur un bloc-notes des roughs montrant le découpage des cases, les bulles des personnages, les onomatopées et autres. Ceci est un nemu. Le mangaka discute ensuite de ce nemu avec son responsable d'édition, en améliore le contenu, et lorsque les deux personnes tombent d'accord dessus, la production des véritables dessins commence.


« C'est sans nul doute pendant la publication de "Ring ni Kakero" que j'ai compris que "les nemu sont l'essentiel des mangas". Les nemu sont quelque chose de différent de l'histoire. Ce n'est pas non plus le script. Les nemu sont la manière de découper les cases, ou bien encore la façon d'exposer l'histoire au lecteur. C'est depuis "Ring ni Kakero" que je réalise des nemu en songeant au temps que je vais faire passer au lecteur sur telle ou telle page. Même avec une idée comme le "Boomerang Hook", tout aurait été ruiné par de mauvais nemu. J'ai placé l'importance chaque semaine sur les doubles pages impressionnantes ou les grandes cases à placer. Mon manga n'est pas bon si chaque semaine il n'y a pas une chose spectaculaire qui constitue le noyau du chapitre. L'origine de mon insistance sur les nemu vient probablement de l'impact qu'ont laissé sur moi les double pages de "Otoko ippiki gaki daishō". »


Exemple de nemu
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Dans Kurumada Pro, le studio du maître Kurumada, se trouve une pièce nommée la "pièce des nemu". On dit que lorsque le maître Kurumada passe à la réalisation des nemu, il va dans cette pièce et n'en sort plus jusqu'à ce que ce soit terminé. Lorsque le maître y est enfermé, ni son responsable d'édition ni ses assistants n'ont le droit de lui téléphoner, et bien sûr encore moins d'entrer dans cette pièce. Autrement dit, c'est un Sanctuaire.


« Les nemu sont certainement ce sur quoi je passe le plus de temps. Lorsque je suis vraiment limite niveau temps et que je n'arrive pas à trouver d'idées, je m'enferme dans la pièce des nemu et j'y reste en me pressant comme un citron pour en sortir un, jusqu'à l'extrême limite de temps, quand il ne reste qu'une journée avant que ça ne doive être envoyé pour l'impression. Je me base ensuite sur ce nemu obtenu avec grandes difficultés et passe une vingtaine d'heures sur les dessins. Et ma méthode de travail est toujours restée la même, ce qui est toujours vrai actuellement. »


Les nemu sont la vie d'un manga. Le style créateur du maître Kurumada nous l'explique clairement. En repensant au lui de cette époque, le maître évoque d'abord "Otokozaka", l'oeuvre qui a précédé "Saint Seiya". A l'origine de la naissance de "Saint Seiya" a donc existé ce manga annulé nommé "Otokozaka"...


Otokozaka
« Depuis la moitié de "Ring ni Kakero", tous les personnages apparus dans mes mangas possédaient des techniques spéciales de combat. Je pense qu'"Otokozaka" est le seul manga dans lequel les personnages ne possédaient pas d'arcanes. C'est pour ça que c'est le seul de mes mangas qui ait subitement été annulé (rires). Des personnages sans techniques, inaccomplis (rires). Cette annulation d'Otokozaka a entraîné une nouvelle oeuvre qui fut Saint Seiya. Mais j'étais en colère contre cette origine de la naissance de Saint Seiya. Contre l'annulation d'Otokozaka, hein. Cela m'a bien fait comprendre que la popularité était tout pour un manga. Je me suis dit "Il faut que je touche juste avec mon prochain manga. Je suis peut-être fini en tant que mangaka.". Et je me suis donc motivé en pensant "Très bien ! Il faut que j'essaie de le dessiner en songeant à la popularité !" ! Et c'est pourquoi Saint Seiya était une oeuvre conçue avec une intention sérieuse d'en faire un hit ! »


Le maître Kurumada parle en mettant son coeur à nu, sans le moindre mensonge. Mais cette frustration est devenue une force. C'est parce qu'il y a eu cette frustration que Saint Seiya est né. Mais tenter de créer un hit, de faire naître un manga à succès demande à n'importe qui un rude travail. Il faut fournir des efforts qui n'ont rien à envier à ceux des héros de shônens nekketsu. Les mangas sont des nemu. En plus de cette conviction, Masami Kurumada a créé les pages de Saint Seiya en faisant plus que jamais attention aux dessins.


Saint Seiya
« J'ai été particulièrement attentif au rendu des Cloths sur les pages en couleur, au niveau du ressenti de leur texture. Il y a cependant eu au début de nombreuses pages couleurs sur lesquelles je n'étais pas satisfait du rendu des Cloths. Contrairement aux mangas faits par des dessinateurs doués, les mangas Kurumada reposent avant tout sur les nemu, mais je me suis cependant déterminé à apporter une attention particulière aux Cloths. Après tout, les Cloths sont des choses que personne n'avait jamais vu nulle part ! Bien entendu je n'en avais jamais vu non plus en réalité, mais il fallait cependant les montrer en dessin. Prendre un ton de base bleu, et y ajouter peut-être une touche de violet ou bien de jaune... j'ai testé toutes sortes de choses. J'ai aussi songé au fait que les coquillages prennent diverses teintes en fonction de l'angle sous lesquels on les regarde sous la lumière, et j'ai donc aussi essayé de les faire de cette manière... Mais on en terminerait jamais si on essayait tout, et il ne serait pas possible de rendre les pages à temps (rires). En vérité, j'ai progressivement amélioré le rendu des couleurs des Cloths au fur et à mesure que je dessinais le manga, jusqu'à arriver à quelque chose que j'ai pu considérer comme complet. C'est vers la moitié du manga que j'ai enfin trouvé que c'était convenable. Les pages couleurs auxquelles je me suis particulièrement investi sont celles utilisées pour les couvertures de magazines ainsi que la première page intérieure. Je les dessinais en espérant que les enfants de primaire les trouvent si cools qu'ils arrachent les pages et les collent aux murs de leurs chambres. J'ai mis plus que jamais de conviction dans les illustrations couleurs à l'époque de Saint Seiya, et je suis donc maintenant impatient de voir ce que va donner cet ouvrage qui va les compiler ! »


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Aussi impensable que cela puisse sembler, ce livre est le premier recueil d'illustrations centré sur Saint Seiya. A l'époque de la publication dans le Shônen Jump, le maître Kurumada n'imaginait sans doute pas que ces pages formeraient un jour un recueil les compilant, et hésitait probablement sur les versions qui seraient publiables par son éditeur, tout en se concentrant sur ses nemu. Mais même en les regardant aujourd'hui, les illustrations couleurs de Saint Seiya sont belles et brillent de milles feux, telles de véritables trésors.


Les jeunes garçons et les jeunes filles de l'époque ont attaché ces illustrations couleurs de Saint Seiya aux murs de leurs chambres, les ont mises sous plastique, les ont admirées. Et Masami Kurmada dit qu'il espère que ceux-ci regarderont aujourd'hui ce recueil d'illustrations. Le maître a lui-même choisi pour les fans les illustrations de Saint Seiya à mettre parmi le grand nombre existant, c'est sa sélection personnelle. Il n'y en a pas tant que ça de présentes, mais il serait impossible de toutes les publier. Il existe en effer une immense quantité de pages couleurs de Saint Seiya. La raison en est que...


Saint Seiya
« Pendant la publication de Saint Seiya, la sortie hebdomadaire me tenait déjà complètement occupé, mais j'ai cependant également réalisé de nombreuses illustrations couleur durant cette période. Faire des pages couleurs en plus des 32 pages du chapitre... je me suis vraiment démené (rires). Mais je me disais que la quantité de demandes pour des illustrations quadrichromes était un baromètre de popularité. On ne demanderait pas des illustrations couleurs pour quelque chose d'impopulaire. Et donc même si je trouvais ça difficile, je n'ai cependant jamais détesté le faire. J'en étais au contraire très heureux. Et c'est pourquoi je n'ai jamais refusé une seule demande. Lors de la publication de Saint Seiya, je n'ai jamais rendu une seule fois un chapitre en retard. J'ai entendu dire que de nos jours dans le Shûkan Shônen Jump, il arrive que les mangakas fassent ceci parce qu'ils veulent faire plus de recherches de matériaux à utiliser, ou qu'ils prennent fréquemment des vacances, et cela m'a vraiment surpris. Ceci aurait été impensable à notre époque. Quelqu'un qui serait en retard pour son chapitre serait plus personne. Il serait vu comme un échec en tant que mangaka, ou même plutôt comme un échec en tant qu'être humain (rires). »


Saint Seiya a été confirmé pour une adaptation en anime TV très peu de temps après le début de sa publication, et est devenu dans le Shûkan Shônen Jump un hit surpassant Ring ni Kakero. L'anime a eu de très fortes audiences, et les action figures mises en vente par Bandai, les "Saint Cloth Series", ont connu des ventes fantastiques même du point de vue de l'histoire globale des produits dérivés au Japon. De plus, les jeux vidéo sur Famicom se sont également écoulés à de très nombreux exemplaires, et 4 films d'animation pour le cinéma ont même été réalisés. L'idée des Cloths est sans nul doute une des raisons pour lesquelles Saint Seiya est devenu un tel hit.


Bien que l'on puisse dire que les Cloths de Saint Seiya sont une invention, Masami Kurumada avait déjà tendance à donner des outils particuliers à ses personnages même avant ça. Comme par exemple les nunchakus utilisés par la protagoniste de Sukeban Arashi, ou le Kaiser Knuckle de Ring ni Kakero.


Kaiser Knuckle
« Dans les films de divertissement, et en particulier dans ceux d'esprionnage genre James Bond, les femmes espion soulèvent soudain leurs jupes et révèlent des porte-jarretelles avec des armes cachées qui y sont accrochées. Ce sont des scènes exaltantes, impressionnantes, et sexys. Je pense que l'usage de ces armes m'a fortement influencé. Car voir ceci lorsque j'étais à l'école primaire m'a laissé une forte impression. Et les Cloths ne seraient-elles alors pas la concrétisation ultime de ceci ?


Jusque là, ce genre de costume donnait plutôt lieu à des choses à angles droits ressemblant à des robots. Mais dans le cas de Saint Seiya, j'ai insufflé un style proche des armures occidentales, ainsi que des formes aérodynamiques. De plus, le concept ne s'est pas résumé à des armures placées sur le corps des personnages. Plus que des protections portant le nom de constellations, celles-ci ont eu l'intéressante capacité de prendre une forme Objet à l'image de leur constellation lorsqu'elles n'étaient pas portées. Indépendamment de l'histoire, le fait qu'elles aient l'apparence de constellations était en soi important. Même si c'était difficile, j'ai continué à soutenir cette idée, et les Cloths elles-mêmes sont devenues populaires ! Il n'y avait jusque là rien de comparable aux Cloths en jouets ou en produits dérivés. Quelque chose que l'on puisse placer sur le corps d'une figurine et qui puisse prendre une autre forme lorsque ce n'était pas porté. Saint Seiya a peut-être bien été un précurseur de son temps sur de nombreux plans. »


Et en plus des Cloths, le maître Kurumada nous parle aussi de l'univers de Saint Seiya, qui était à l'époque quelque chose de neuf, sans précédent.


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« Jusque là les mangas se basaient sur des univers et des genres existants bien définis. On pouvait aisément identifier un manga de baseball, un manga de tennis ou un manga de boxe. Le lecteur était en mesure de comprendre "C'est ce genre de manga". Mais il n'y avait pas encore eu de manga utilisant la mythologie grecque comme support intrinsèque, un tel univers n'avait encore jamais été vu, et ce fut donc une véritable première. Ce genre de situation n'avait jamais été utilisé dans un manga shônen. Et c'est pourquoi au début les lecteurs eurent du mal à accrocher. Il n'était pas possible de répondre d'un mot à la question "Quel style de manga est ce Saint Seiya ?", et il était impossible de le classer dans un genre précis.

Mais je ne pense pas que Saint Seiya serait devenu si populaire si je m'étais contenté d'en faire un manga nekketsu classique comme tous ceux vus jusqu'alors, avec de la sueur, du sang et des larmes. »


L'univers de Saint Seiya comporte de nombreux termes spécifiques. Le maître à également apporté une attention particulière à ces mots.


Saint Seiya
« Les termes tels que "Cloth" (聖衣) ou "Saints" (聖闘士) sont tous des mots inventés. En termes courants, les Cloths seraient des "Armures" (アーマー) (ndt: le terme anglais utilisé en japonais), mais je ne souhaitais pas employer ce genre de mots si courant. Et comme j'aime les kanjis, j'ai fait en sorte de m'en servir. Les dieux grecs portaient des tissus blancs, non ? C'est à partir de ça que j'ai pris seinaru koromo (聖なる衣 - tissu sacré). Et comme anglais "tissu" se dit "cloth", j'ai associé cette prononciation aux kanjis 聖衣.

Pour ce qui est du Cosmos, on dit habituellement "élever son esprit" (気が高まる - "ki ga takamaru") ou "ressentir une intention meurtrière" (殺気を感じる - "sakki wo kanjiru"). En gros , ces expressions se rapportent à l'esprit (気 - "ki"). Je me suis donc dit que j'allais calquer les expressions avec le Cosmos sur ceci pour obtenir "élever son Cosmos" (小宇宙 - "cosmo ga takamaru") ou bien encore " ressentir le Cosmos" (小宇宙を感じる - "cosmo wo kanjiru"). A l'époque j'avais justement vu un documentaire TV qui définissait le corps humain comme un microcosme (小宇宙 - shōuchū). Et je me suis donc dit que j'allais écrire le concept comme 小宇宙, mais lui coller la lecture Cosmos. Je me suis également beaucoup investi dans les noms de techniques spéciales. Mes responsables d'édition m'ont aussi soumis de nombreuses idées.


Ne trouvez-vous pas que Saint Seiya possède une certaine élégance ? Un manga nekketsu classique aurait un côté rustre, mais Saint Seiya n'est pas devenu ainsi, et il possédait des éléments capables d'attirer les jeunes filles. Après tout, même les personnages qui se faisaient avoir étaient classes. Habituellement, se faire battre est disgracieux, on finit dans un triste état. Mais dans Saint Seiya ils perdaient avec classe. Vaincus mais cools, avec du style. N'est-ce pas là que l'on trouve de l'élégance ? Pour être honnête, sur ce point-là l'anime a eu une influence considérable. Avoir Shingo Araki en tant que directeur de l'animation en chef fut fantastique. Tout ce que faisait Shingo Araki était élégant ! Incroyablement stylé. Il était vraiment parfaitement en phase avec l'univers de Saint Seiya ! »


L'univers de Saint Seiya a donné naissance à un anime, et l'oeuvre a dépassé les frontières du Japon pour devenir quelque chose d'estimé au niveau mondial.


« En y repensant, c'était vraiment un univers inédit. Les Saints, les Cloths, le Cosmos sont autant de termes qui n'avaient alors jamais été entendus, et qui avaient une forte présence une fois qu'on les avait assimilés. Et je pense que c'est peut-être pour ça qu'ils ont accroché les lecteurs, quel que soit leur pays d'origine. C'est lorsque j'ai reçu des lettres de fans en français ou en anglais que j'ai vraiment senti dans ma peau la popularité de Saint Seiya à l'étranger. J'avais déjà reçu auparavant des lettres provenant de pays hors du Japon, mais il s'agissait d'enfants japonais qui se trouvaient par exemple en Angleterre à cause du travail de leur père. C'est lorsque j'ai reçu des lettres de véritables enfants français que j'ai ressenti à quel point les mangas sont merveilleux. Il y a en France de très nombreux fans qui vont jusqu'à venir au Japon ou qui apprennent le japonais pour pouvoir lire les mangas dans leurs versions originales ! Il y a aussi des fans qui sont devenus responsables éditoriaux de mangas. Voilà le pouvoir des mangas ! »


Ring ni Kakero 2

Actuellement, Masami Kurumada publie "Ring ni Kakero 2" dans le Super Jump et en est à un volume. Il y a diverses oeuvres que le maître supervise en ce moment, comme par exemple des anime, et ce manga est donc le seul qu'il soit en train de réaliser lui-même en publication régulière.


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« On me laisse dessiner ce manga dans d'excellentes conditions. Autrefois, à l'époque où j'étais publié dans le Shūkan Shōnen Jump, je ne faisais rien d'autre que du manga. Je réalisais mes nemu, faisais les dessins, et répétais encore et encore ce cycle. Je n'avais presque aucune occasion de rencontrer des gens en dehors de ce monde ni de discuter avec eux. Mais comme Ring ni Kakero 2 est publié toutes les deux semaines, je peux passer une semaine à faire mes nemu et à dessiner, puis profiter de la semaine restante pour rencontrer diverses personnes, aller boire du sake avec, manger en leur compagnie... Un bon rythme effort-repos. Comme j'aime les sports de combat, je vais souvent en voir en live. Je fais connaissance avec les jeunes sportifs et vais souvent manger avec eux. »


Les sportifs actuellement actifs sont de jeunes gens dans la vingtaine ou la trentaine, d'une génération qui a grandi avec les mangas de Masami Kurumada.


« En les voyant, je ressens de quelle manière ce que j'ai écris les a influencés, et en suis très émus. Mais je ne dis pas non plus que c'est juste grâce à mes mangas qu'ils sont devenus des gens incroyables. A l'époque, ni le mangaka ni son responsable d'édition n'avaient vraiment d'occasions de rencontrer directement avec les lecteurs. Le seul retour était au travers des lettres de fans, ou via les encouragements des fans lors de quelques événements. »


Il doit effectivement être rarissime dans le cas d'une publication hebdomadaire de pouvoir demander concrètement aux enfants de primaire ce qu'ils ont pensé du chapitre, ou quels sont les passages qu'ils ont adoré. Mais ces fans ont maintenant grandi, et sont apparus devant Masami Kurumada. Et l'influence des mangas de Masami Kurumada les a même poussés à devenir pratiquants professionnels de sports de combat !


« Cela me fait vraiment ressentir l'impact de mes mangas. De vois à quel point ils sont devenus forts en prenant mes mangas comme modèles (rires). »


Hurricane Bolt dans Ring ni Kakero

L'exemple le plus représentatif de ceci est Kazushi Sakuraba, de PRIDE.


« Le Hurricane Bolt de Sakuraba-kun est vraiment génial. Ce fut son coup final face à Royce Gracie, et en voyant la photo du mouvement prise sous le bon angle, on peut vraiment y voir une ressemblance avec le Hurricane Bolt d'Ishimatsu (Ring ni Kakero). Le manga que j'ai autrefois dessiné est devenu réalité ! »


Sakuraba a lui-même donné ce nom de Hurricane Bolt à l'attaque qu'il a utilisé pour mettre KO Royce, et il a déclaré qu'il allait relire Ring ni Kakero afin de réfléchir à sa prochaine technique spéciale.


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« Même hors du domaine des sports de combat, de nombreux fans qui ont lu mes mangas viennent m'en parler. La génération qui a grandi avec les mangas Kurumada est maintenant en train de se démener en premières lignes de la société. Les fervent croyants de Kurumada... les Masamistes occupent maintenant des places de leader dans les studios (rires). Lorsque je discute avec eux, je me rends compte de quelle manière l'impact de mes mangas les ont influencés, et cela m'amène à réfléchir à nouveau dessus. Je me dis par exemple que tel passage aurait pu être mieux en le faisant de telle ou telle manière. C'est quelque chose qui se reflète aussi dans le Ring ni Kakero 2 que je dessine actuellement. Qui plus est, eux aussi ont réfléchi à la manière dont les mangas Kurumada pourraient être rendus encore plus attirants de nos jours. Ce ne sont pas des discussions formelles, mais en buvant ensemble du saké et se racontant des bêtises, je peux aussi percevoir le futur des mangas Kurumada. »


Masami Kurumada (années 2010)

Les enfants fans de ses mangas sont devenus des adultes et lui donnent leurs forces. C'est avec beaucoup de joie que le maître Kurumada nous raconte ceci. Les mangas qu'il a autrefois écrit ont profondément influencé la génération qui est maintenant active dans la société et ceci est devenu une force. Et cette force est en train de ré-enflammer les mangas Kurumada.


« Mes mangas ont créé des combattants au Japon ou bien encore des responsables d'édition en France... même si je ne les ai pas vraiment moi-même élevés (rires). »


Le maître nous dit ceci avec un grand sourire. Pour conclure, le maître nous parle de ses 30 ans de carrière.


« Cela fait 30 ans de carrière, mais j'ai l'impression que tout est passé si vite en publication hebdomadaire. Et donc tout ce que je peux dire, c'est que ce fut rapide. Peut-être devrais-je ajouter que je me demandais chaque semaine quoi faire ? Mais même si je dis que c'est passé vite, si l'on me demandait de refaire 30 années de plus de cette manière, je ne pense pas que j'en serais capable. Et c'est pour ça qu'il vaut mieux expérimenter cette masse de travail pendant que l'on est jeune. Je pense que cet avis ne se limite d'ailleurs pas au travail de mangaka. N'en suis-je pas là aujourd'hui parce que j'ai vécu ça à l'époque ? Les mangakas du Shōnen Jump de ma génération ont plus de vigueur que n'importe qui ! Ils sont presque tous encore en activité, en première ligne. C'est parce qu'il y a eu cette époque des publications hebdomadaires que je suis maintenant là. C'est peut-être grâce à ceci que je dois cette carrière de 30 ans ! »


Propos recueillis le 5 décembre 2003, dans l'hôtel "Tokyo Yama no Ue".